Retraites : la violence d’une réforme !

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Après la présentation par le gouvernement de son projet de réforme du système des retraites, le débat a pris une tournure technique. On calcule les effets sur les recettes de la hausse de l’âge légal de départ et de l’accélération du nombre de trimestres nécessaires, le coût des mesures censées mettre de la « justice » et du « progrès », l’équilibre financier du système, on regarde qui va se retrouver avec un, deux ou trois trimestres de plus à travailler, et ce beaucoup plus vite que prévu, etc.

Ce débat technique et financier est nécessaire mais il tend à obscurcir les lames de fond sociales et politiques qu’entraîne le choix du gouvernement de s’engager dans cette voie.

Car la réforme proposée va laisser des traces : elle est source d’une grande violence sociale, elle est fondée sur une hypocrisie et elle représente un pas supplémentaire dans la remise en cause du modèle économique et social français.

 

Violence sociale

Premier enseignement de cette réforme : elle est source d’une grande violence sociale. Avec seulement 41 % des salariés qui disent ressentir un haut niveau de satisfaction au travail, la France se classe tout en bas de l’échelle européenne.

Depuis 1870, l’espérance de vie de la population a été multipliée par deux et le temps de travail divisé par deux. S’il y a une évidence arithmétique livrée par l’histoire, c’est que plus on vit longtemps, moins on travaille

Les Françaises et les Français ne sont majoritairement pas heureux au travail. Lorsque le ministère de la Santé les interroge sur l’âge idéal de départ en retraite, 60 % souhaitent partir à 60 ans ou avant et 28 % seulement entre 61 et 64 ans.

Cela touche toutes les catégories, car être usé au travail peut provenir aussi bien d’une fatigue professionnelle physique pour les moins qualifiés que psychologique pour les cadres. Selon l’enquête du ministère, seules 13 % des personnes interrogées sont favorables à reculer l’âge de la retraite et 18 % soutiennent l’idée d’allonger la durée de cotisation. En revanche, selon l’Ifop, une majorité de non-retraités (59 %) déclarent être prêts à cotiser davantage pour éviter de partir plus tardivement à la retraite. C’est même le cas de 66 % des jeunes âgés de 18 à 24 ans.

Bref, on peut prendre le sujet par n’importe quel bout, mettre en œuvre une réforme qui force les gens à rester encore plus longtemps au travail, surtout lorsqu’ils sont prêts à payer plus pour l’éviter, c’est accroître l’insatisfaction générale de tous en exerçant une grande violence sociale.

Hypocrisie

La réforme n’est pas seulement violente, elle est aussi hypocrite. Pour convaincre du bien-fondé de sa réforme, le gouvernement et ses partisans répètent deux arguments. Ne pas travailler plus, assurent la Première ministreles économistes bien en cours et les éditorialistes libéraux (ici ou ici par exemple), c’est, d’une part, un déni de réalité, car c’est aller contre l’évidence arithmétique d’une population vieillissante accompagnée d’un allongement de l’espérance de vie, et, d’autre part, tuer le système par répartition.

Le problème avec toutes ces évidences, c’est qu’elles n’en sont pas. Depuis 1870, l’espérance de vie de la population a été multipliée par deux et le temps de travail divisé par deux. S’il y a une évidence arithmétique livrée par l’histoire, c’est que plus on vit longtemps, moins on travaille. C’est le sens du progrès que de disposer d’un revenu décent pour vivre et de travailler moins. Forcer les gens à travailler plus longtemps, c’est reculer dans le temps.

Même s’il admettait ce constat, le gouvernement expliquerait que les temps ont changé, et qu’il faut désormais financer un fragile système de retraite par répartition. Le Conseil d’orientation des retraites (COR) nous dit que s’il y a actuellement 1,7 actif pour un retraité, il n’y en aura plus qu’1,2 en 2070. Et qu’on peut prendre les scénarios du Conseil par le bout que l’on veut, les décennies qui viennent affichent des déficits.

Après les privatisations, la chute de l’investissement public, la flexibilisation des marchés financiers, puis des marchés du travail, il ne reste plus qu’un pilier fort du régime économique d’après-guerre, l’Etat social

Selon les chiffres annoncés par le gouvernement, le déficit du système atteindra 12,4 milliards d’euros en 2027, 13,5 milliards en 2030 et 21,2 milliards en 2035. La question est alors la suivante : ces déficits sont-ils susceptibles de tuer le système par répartition ? Pour les partisans de la réforme, la réponse est oui. S’ils condamnent les salariés à travailler plus, c’est uniquement pour leur bien.

Mais, là encore, l’évidence n’en est pas une. Selon le COR, ces déficits représenteront 0,4 % du PIB en 2027, 0,4 % en 2030, 0,6 % en 2035 et 0,8 % en 2050. Bref, ils seront largement gérables et ne remettent en rien en cause l’existence de la répartition.

Cela pourrait être le cas si la France était incapable de trouver de 12 à 20 milliards de recettes. Nous allons emprunter cette année 270 milliards d’euros. Croit-on que nos créanciers seraient soudainement sous le coup d’un mouvement de panique si nous devions emprunter 280 milliards ?

Pour les inquiets de la dette publique, il est utile de rappeler que la situation patrimoniale nette de notre système par répartition est excédentaire à hauteur de 6,5 % du PIB, car plusieurs caisses de retraite ont réalisé depuis des années des provisions pour les temps difficiles. Qu’on le prenne par n’importe quel bout, le système français de retraite par répartition n’est pas et ne sera pas dans les années qui viennent au bord de la ruine.

Finir la casse du modèle social français

Le gouvernement ferait mieux d’afficher nettement la couleur : après avoir réduit les ressources des chômeurs, il s’attaque désormais aux retraites dans une volonté claire de remettre en cause le modèle social français. Après les privatisations, la chute de l’investissement public, la flexibilisation des marchés financiers, puis des marchés du travail, il ne reste plus qu’un pilier fort du régime économique d’après-guerre, l’Etat social.

Les Français et les Françaises les plus aisés n’attendront pas 64 ans pour partir en retraite et sortiront eux-mêmes du système. Ils pourront le faire grâce aux revenus de leurs placements, et, de fait, la réforme actuelle les y encourage grandement

C’est ce dernier pilier que le gouvernement remet en cause. Et par tous les bouts : les baisses de cotisations sociales en faveur des entreprises, les baisses des prestations chômage et maintenant la remise en cause des dépenses de retraite.

Certes, on n’en est pas encore à la promotion de la retraite par capitalisation. Soit ce sera pour un prochain successeur du président actuel, soit par la force des choses : les Français et les Françaises les plus aisés n’attendront pas 64 ans pour partir en retraite et sortiront eux-mêmes du système. Ils pourront le faire grâce aux revenus de leurs placements, et, de fait, la réforme actuelle les y encourage grandement.

Tous les syndicats de salariés et environ 70 % de la population française est opposée à cette réforme. Mais on nous dit que le Président de la République y tient pour des raisons de prestige personnel : il veut rester dans l’Histoire comme le grand réformateur de la France.

Partager le travail

J’ai fait un rêve. Emmanuel Macron venait devant nous pour nous dire qu’une réforme de notre système de retraite est nécessaire. Les réformes passées permettent en gros d’équilibrer le système, le déficit est permanent mais faible mais c’est parce qu’on a fortement diminué le niveau des futures pensions.

On commence à assister au retour des retraités pauvres. C’est inacceptable. Il faut trouver de quoi rétablir un meilleur niveau des pensions. La solution la plus forte structurellement consiste à accroître le taux d’emploi. En particulier celui des seniors. Une concertation de plusieurs mois avec les syndicats devra amener à proposer des solutions.

Si on multiplie le nombre d’heures de travail par le nombre de personnes en emploi, on travaille environ 42 milliards d’heures en France. En 1960 c’était… 42 milliards d’heures. Dans le même temps, la France a créé approximativement 7 millions d’emplois. Comment est-ce possible ? Par le partage du travail ! C’est la clé pour créer des emplois, diminuer le chômage et disposer de recettes pour la protection sociale.

La concertation avec les syndicats devra donc déboucher sur des propositions permettant d’organiser une réduction du temps de travail et de trouver des solutions pour l’emploi des seniors. La négociation réussit et la France voit son chômage en baisse, son modèle social en hausse et Emmanuel Macron reste dans l’Histoire comme un modèle à suivre.

Et puis, je me suis réveillé, marchant dans la rue au milieu de slogans anti-Macron.

Source : https://www.alternatives-economiques.fr/christian-chavagneux/retraites-violence-dune-reforme/00105796



06/02/2023
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